Par Adam BLATNER.
Il y a un certain nombre de tendances dans le domaine du psychodrame et je me focaliserai sur trois d’entre elles dans cet article, à savoir :
- La reconnaissance du fait que la sociométrie et la théorie des rôles transcendent le psychodrame de plusieurs façons ;
- La prise en compte des nombreuses formes associées parallèles aux méthodes de Moreno ;
- L’identification d’autres champs d’études qui y sont liés et qui se développent – la théorie du jeu, la théorie de la créativité, etc.
Le psychodrame en tant que tel débute à la fin des années 1930 ; il fut inventé par le Dr. Jacob L. Moreno – après qu’il eut jeté les bases de la sociométrie et de la théorie des rôles, curieusement –, qui a émergé au milieu de ces mêmes années. La vision de Moreno depuis le début, avant que le psychodrame ne devinsse canalisé principalement dans le domaine de la psychothérapie, était d’introduire des méthodes qui s’appliqueraient bien au-delà de la « thérapie ». Il écrivit dans l’introduction de Who Shall Survive : « A truly therapeutic procedure cannot have less a objective than the whole of mankind. » 1 Il voulait dire que la sociométrie – et, par extension, les méthodes psychodramatiques – soient applicables bien au-delà des confins du traitement psychiatrique.
Par exemple, l’Institut ODeF en Suisse (qui publie le présent journal) propose des applications extra-thérapeutiques de la méthode de Moreno pour la gestion de conflit, la médiation d’équipe pour les entreprises et les organisations internationales. Je conçois ces applications au-delà du modèle médical comme la plus grande promesse d’accomplissement des idéaux de Moreno. Aux Etats-Unis, les pressions organisationnelles exigent une validation de la psychothérapie par des processus scientifiquement prouvés, ce qui représente une vision étroite de la science et rend difficile l’acceptabilité de procédures complexes (telles que le psychodrame).
Il y a quatre-vingts ans, le monde n’état pas prêt pour cette vision morénienne d’une intégration du psychodrame et de la sociométrie parce que, je pense, ils franchissaient de manière flagrante les frontières académiques. Maintenant, pourtant, avec des nouvelles théories de la complexité, l’idée qu’il y aurait des types d’études qui travaillent intrinsèquement sur plusieurs niveaux d’organisation n’est pas si problématique. Malheureusement, le travail de Moreno s’est fait connaître principalement comme une forme de psychothérapie de groupe, bien qu’en fait, ce qui était exploré transcendait tout domaine spécifique. Pour le dire autrement, ce qui a émergé est une méthodologie qui représente une approche à l’apprentissage expérientiel, et qui inclut une reconnaissance de l’individualité de chaque personne.
Une telle approche est plus pertinente pour des personnes qui travaillent avec d’autres personnes, parce que cela demande de prendre en compte le caractère, les intérêts, le conditionnement culturel, et les facultés de tous ceux qui sont concernés. Chacun de ces facteurs a de nombreuses sous-catégories et sous-sous-catégories, et les différences même les plus minimes rendent l’apprentissage personnel, l’enseignement ou le style de fonctionnement significativement différents. En d’autres mots, la formation des compétences professionnelles a besoin d’être individualisée, et les Action Explorations (ce que l’on appelle en Europe les Méthodes d’Action, ndlr) servent ce dessein en générant un environnement d’apprentissage positif et offrent les outils pour faciliter les processus impliqués.
Les idées de Moreno transcendent le psychodrame
Moreno était un penseur prolifique, et s’il était quelque peu grandiose, c’était en partie parce que ses théories étaient immenses, elles étaient plus grandes à elles seules que n’importe quelle autre discipline. Il en est ainsi également de ses réflexions sur la sociométrie et sur la théorie des rôles. Elles ont besoin de ne pas être connectées avec le psychodrame en tant que méthode, bien qu’il y ait une complémentarité naturelle.
La sociométrie est véritablement une branche de la psychologie sociale : évaluer les motifs d’attraction et de connexion des gens est plus évident aujourd’hui, mais c’était révolutionnaire à l‘époque. Moreno disait que les façons complexes par lesquelles nous sommes attirés les uns vers les autres – et parfois repoussés– ont besoin d’être reconnues comme significatives. Il a émis de nombreuses propositions qui sont sans doute incomplètes, mais méritent certainement de plus amples recherches. Elles abordent des phénomènes aussi profonds que quoi que ce soit qui fût présenté par Freud. En effet, j’oserais dire que le sentiment qui résulte de potentiellement ne pas être choisi occasionne une blessure – ce que les analystes appelleraient une « blessure narcissique » – plus douloureuse que la frustration sexuelle.
La théorie des rôles reconnaît, de façon similaire, la multiplicité des implications mentales, exprimées plus simplement par Shakespeare, qui disait dans son petit monologue à travers le personnage de Jaques dans Comme il vous plaira : « Le monde entier est un théâtre, et les hommes et les femmes ne sont que des acteurs […] Un homme, dans le cours de sa vie, joue différents rôles »2. Par cette petite intervention, il poursuit en listant sept âges, mais en plus, chaque personne joue divers rôles dans sa famille, avec ses amis, et en vieillissant, des rôles vocationnels, politiques, religieux et autres. Il y a de nombreux rôles importantes et des myriades de rôles mineures ou transitoires.
Parce qu’il est difficile pour tout étranger – ou, en l’occurrence, pour la personne elle-même – de nommer ou de caractériser chaque rôle – et ce n’est pas forcément nécessaire –, peu d’attention a été porté sur cette nature multi-facettes de la personnalité. Mais il s’agit là d’une vérité centrale qui doit être prise en compte. Même si les loyautés mouvantes, l’attention diffuse la rendent impossible à cerner, mais cela ne signifie pas que ce n’est pas important.
Ainsi, la théorie des rôles émerge comme une vision de la psychologie particulièrement importante, en soulignant notre imbrication dans des réseaux sociaux et la nature dynamique de tels réseaux. La difficulté de figer les gens dans leurs rôles reflète la nature immature de la théorie du 20e siècle, et d’aucune manière ne nie la vérité des dynamiques sociales et intra-psychiques de l’être humain.
Le psychodrame illumine parfois tout ceci mais se focalise souvent sur la situation difficile d’une personne particulière. Le sociodrame, de façon similaire, se focalise sur la situation difficile d’un rôle, d’une classe, d’un groupe. Mais la théorie des rôles transcende tout problème et offre une palette d’outils pour résoudre chacun d’entre eux.
Les formes associées
Il y a maintenant de nombreuses méthodes associées qui se rapportent à celles de Moreno : la dramathérapie, l’improvisation de scène dans l’éducation ; l’improvisation appliqué ; les simulations dans la formation professionnelle ; le jeu de rôles dans l’éducation religieuse ; etc.
Elles partagent plus ou moins avec les approches moréniennes les éléments suivants :
- Groupes collaboratifs (plutôt que compétitifs), dans lesquels les gens sont encouragés à participer à l’exploration les uns des autres.
- La mise en action improvisée, le jeu de rôles, contrairement à, disons, l’improvisation en musique, en danse, dans l’art ou dans d’autres activités. Dans ces dernières, l’improvisation elle-même n’y est évaluée et considérée qu’en tant qu’approche intéressante et parfois productive et créative !)
- L‘usage de techniques associées, d’« améliorations imaginatives », pour faciliter la créativité. Beaucoup de celles-ci furent développées par Moreno et ses étudiants en tant que méthodes psychodramatiques. Elles étaient utilisées dans le psychodrame clinique durant plusieurs décennies mais ont commencé à s’étendre et à être appliquées dans des contextes non médicaux. J’utilise le terme « Action Explorations » pour me référer à la synthèse créative susmentionnée. Elles représentent une méthode pour apprendre ensemble, lorsque la tâche va au-delà d’une personne qui serait censée « enseigner» aux autres. C’est-à-dire que dans la vision morénienne du travail de groupe, les gens apprennent tous les uns des autres.
Autres domaines
Durant le dernier demi-siècle, il y a eu un foisonnement de recherches et d’expérimentations dans la nature de la créativité, et il y a des départements, des cours, des livres et des associations professionnelles dédiés à ce sujet général. Je vois tout ceci comme recoupant et enrichissant le travail de Moreno. En effet, le travail de E. Paul Torrance concernant la créativité est spécialement pertinent, parce qu’il était influencé par Moreno. Il y a des organisations nationales et des revues sur l’amélioration de la créativité, et cela est lié à la vision de Moreno.
Les études sur le jeu sont elles aussi un groupe d’études majeur. Je n’aborderais ici que légèrement la thérapie par le jeu, bien qu’il y aurait pourtant certains liens. Il s’agit principalement de participer au jeu et d’examiner en quoi celui-ci consiste. Certains par exemple ont écrit sur la thérapie par le jeu pour adultes. Ce sont les thérapies créatives qui font ce pont de manière la plus complète ; certains ateliers impliquant une fois de plus l’improvisation et l’exploration avec les moyens d’expression qu’ils incarnent.
La recherche sur le jeu lui-même mérite notre l’attention. Il existe des sociétés professionnelles et des journaux qui lui sont dédiés, ainsi que des groupes associés tels que la Transformative Arts Association qui explorent cette frontière. Ce qui est important, ici, ce n’est pas de prétendre offrir une liste exhaustive, mais de rendre compte des efforts variés visant à explorer la créativité, le jeu et les arts, en lien avec les travaux de Moreno. En d’autres mots, ce qui a été discuté environ les trois-quarts du siècle précédent est maintenant en train d’émerger concrètement !
Développements internationaux
Le « scientisme » (mentionné plus haut) aux USA – une réaction à l’esprit freudien qui a sévi contre l’épanouissement de tous les types de psychothérapies qui ont fleuri dans les années 1970 – a rendu difficile pour le psychodrame de s’y développer. L’influence des grandes entreprises pharmaceutiques conduit la psychiatrie vers des solutions biologiques qui négligent les approches psychothérapeutiques. Le psychodrame semble être en train de faire mieux en Europe et dans le reste du monde, où les gens ont envie de traitements efficaces.
Pendant ce temps, le psychodrame s’est répandu à l’international durant les quinze dernières années, en Europe, et de nombreux pionniers l’ont aussi apporté en Chine, au Japon, en Corée, en Inde, en Indonésie et dans d’autres pays. On me dit que mon livre a été publié en Iran et le sera aussi en Egypte. Il y a une communauté vivace de psychodrame en Israël. L’Australie et l’Aotearoa Nouvelle Zélande ont une association active et en évolution constante depuis plusieurs décennies. Il y aurait plus de psychodramatistes actifs en Amérique du Sud et en Amérique centrale que dans les pays qui ont donné naissance au psychodrame !
Les domaines parallèles
En plus, il y a eu depuis quelques temps un développement croissant de domaines parallèles : la dramathérapie a maintenant ses propres journaux. Une sous-branche de la dramathérapie, les « transformations développementales », une méthode d’improvisation continue, initiée par David Read Johnson en Nouvelle Angleterre (USA), a généré une attention nouvelle, des ateliers, et possède son propre journal.
Un autre domaine parallèle est l’Improvisation Appliquée, qui est apparue, s’est développée et a été l’objet de conférences internationales. Elle représente l’entrée d’artistes de théâtre : elle commence dans les années 1970 à travers le sous-domaine du théâtre d’improvisation (pour le divertissement), de nombreuses personnes ont pris conscience que l’improvisation était un bon moyen pour les organisations de réaliser et d’exercer divers objectifs. En tant que domaine, elle a beaucoup crû depuis environ quinze ans.
D’autres domaines tel que le Théâtre en Playback et le Théâtre de l’Opprimé se sont développés, en tant qu’organisations internationales aussi. Je les considère donc tous liés sous ce que j’appelle « Action Exploration ». Appliqué au psychodrame, ce plus grand domaine reconnaît que les applications cliniques – c’est-à-dire le psychodrame et le jeu de rôles en thérapie – ne constituent qu’une partie de cet effort. Il est à noter que nous sommes face à un chemin de découverte collective, d’auto-éducation et d’exploration qui convient à une époque où les changements sont si rapides que nous avons dépassé le temps où les gens d’une génération étaient censés enseigner à de la génération suivante. Il est temps d’explorer ensemble.
Conclusion
Le psychodrame est une source créative pour reconnaître que le théâtre peut être modifié et adapté afin de servir au bien de tous, pas seulement à travers la psychothérapie. En tant qu’Action Explorations, il utilise la synthèse intelligente du pouvoir d’un groupe non compétitif au sein duquel les individus improvisent et jouent spontanément. Moreno a conçu plusieurs méthodes psychodramatiques et celles-ci peuvent être combinées avec des techniques inventées par bien d’autres pour aider tout cela à se produire. Avec, pour résultat, le fait que le psychodrame, dans un sens large, en tant qu’Action Explorations, pourrait devenir un outil majeur pour une créativité continue dans le monde.
Dans le monde, cependant, le psychodrame a beaucoup grandi, avec de nouvelles communautés croissantes d’étudiants et de praticiens en Chine, en Inde, au Japon, en Iran, en Israël, en Malaisie, etc. Oui, il y a eu des efforts organisationnels à l’international.
Notons, si vous le voulez bien, qu’il y a de nombreuses applications du psychodrame qui n’ont pas d’application clinique, comme les méthodes psychodramatiques utilisées dans les processus de construction de la paix. Ces applications extra-thérapeutiques ont besoin d’être reconnues sinon comme but majeur du travail de Moreno, du moins comme un grand dessein mineur visant à appliquer les Action Explorations au-delà du contexte thérapeutique.
Différentes personnes à différents niveaux d’éducation culturelle, d’intelligence, etc., ont besoin de différentes approches. Cette différenciation n’est pas mise en place. Ce qui marche à un certain niveau d’éducation peut ne pas fonctionner à un autre.
Moreno a suggéré, dans son introduction à Who Shall Survive en 1934, qu’il a envisagé des méthodes qui s’appliqueraient bien au-delà du modèle médical. Il y a beaucoup de monde aujourd’hui en Europe qui explore cette idée, avec des organisations telles que la FEPTO (Federation of European Psychodrama Training Organizations) qui se divise en comités visant à des applications plus larges.
Pour en savoir plus…
Une bibliographie générale du psychodrame a été initiée par le Dr. James Sacks dans les années 1980, et cet effort a été repris par Michael Wieser en Autriche à la fin des années 1990. Depuis lors, cela a crû de 300%. Utilisez simplement un moteur de recherche en ligne pour trouver la bibliographie du psychodrame… www.pdbib.org
J’avais pour habitude de chercher à lister les nouveaux livres sur le psychodrame dans mes travaux, mais leur nombre a tellement augmenté que je ne peux plus suivre. Beaucoup sont aussi en allemand ou dans d’autres langues. Consultez la bibliographie susmentionnée.
Beaucoup de mes articles et revues peuvent être trouvés sur mon site web, à www.blatner.com/adam/level2/blatnerefs.html
Notes
1« Une réelle procédure thérapeutique ne peut pas avoir comme objectif moins que l’humanité tout entière. » (traduction de la rédaction)
2Traduction de l’anglais par François Guizot, 1863. Texte original : « All the world’s a stage, / And all the men and women merely players ; […] / And one man in his time plays many parts »